Il y a prés d’un an j’avais écrit un comm. sur « Mon Colonel », un film sur la guerre d’Algérie, passé complètement inaperçu :
« Un film à voir impérativement…. Car voyez-vous, je rappelle qu’en 1966 Gillo Pontecorvo a présenté « la Bataille d’Alger », et qu’en 1972, René Vautier a présenté « Avoir 20 ans dans les Aurès
».
Ces deux films ont fait un « plouf » magistral !
Ces deux films sont excellents sur la réalité de la guerre d’Algérie : l’un 4 ans après la fin de cette guerre, l’autre 10 ans !
Qui parle de l’absence de films, et d’infos en général, sur cette époque tragique ? Pendant..et juste après…(Au hasard….Vidal Naquet, Gisèle Halimi, Henri Alleg, Françoise Corrèze, Germaine
Thirion….Yves Courrière, Jules Roy…)
Ces films ont peut-être eu des problèmes de censure … Depuis, ces deux films passent dans quelques cinémas d’Art et d’essais, à la Télé même…Mais QUI va les voir ? QUI les regarde ?
En réalité, en sortant de cette séance de cinéma, j’étais animée d’une grande fureur…contre l’indifférence, en général !
Ce que je tiens à dire, maintenant, c’est que l’info existe, a toujours existé…
Encore faut-il aller la chercher.
Faire l’effort d’aller la chercher.
Et non pas attendre, ingurgiter le tout-mâché, le tout-cuit, le tout-emballé… se laisser manipuler, et ….en retour, geindre que « l’on » ne nous a rien dit, que «l’on » nous a tout caché, que
«l’on » continue à tout nous cacher…Cette valse hésitation entre « les Autres » et le « complot… »
Ces propos sont toujours d’actualité avec « L’ENNEMI INTIME » sorti la il y a prés de 3 mois.
Les médias, de nouveau, entament la même antienne :: « enfin un film sur la guerre d’Algérie…près de 50 ans après, la France ose enfin aborder son passé, ce sujet tabou…contrairement aux
américains, etc, etc,… »
Grosso modo, la trame du film* est celle de « Mon Colonel », ni plus ni moins…
Un jeune lieutenant volontaire, intello. et respectueux de certaines valeurs fondamentales (on ne malmène pas l’ennemi, on ne touche pas un cheveu des populations civiles et surtout femmes,
enfants, vieillards…) est envoyé au fin fond du bled algérien, en 1954 où l’armée française essuie ses premières escarmouches avec les « fellaghas », prélude à cette guerre pudiquement nommée :
les « évènements d’Algérie »…
Le jeune et élégant lieutenant est confronté à un pays rude, tout de pierres et de poussière, accidenté, balayé par les rafales de vent sauvage, des conditions de vie plus que sommaires, à des
populations civiles aussi bouleversées que lui par ces remous de l’Histoire, de jeunes appelés aussi inconscients que lui du drame, à d’anciens de la 2ème guerre mondiale, de la Résistance, de
l’Indochine, cruels (ou blasés ?!), « à qui on ne la conte plus »…mais tout autant perdus…et à cet ennemi insaisissable, le « fellagha »…le combattant pour l’indépendance, le seul finalement à
savoir pourquoi il est là et se bat.
L’intérêt (et la force ) de ce dernier film se situe à 3 niveaux.
Le réalisateur, Florent Emilio SIRI, se dit fortement marqué, justement, par les films américains sur la guerre du Vietnam (Apocalypse Now, Platoon): scènes de guerre violentes, atrocités des
combats en tout genre (horreur des corps tordus par l’envoi des « bidons d’essence »….), éclatement des chairs, projections sanguinolentes…..Tout ce que je n’aime pas, mais qui ravit globalement
le public actuel. DE L’ACTION ! Du grand spectacle !
Donc sur le plan visuel, une mise en scène rapide, moderne, …esthétique aussi : les plongées d’hélicoptères rasant les cimes des chaines montagneuses kabyles (en réalité, c’est le Maroc !), dans
la lueur blafarde des petits matins, sont assez surprenantes.
Et puis, la vision de cette guerre, avec le recul du temps, est riche d’enseignements.
Les premiers films au lendemain de la guerre d’Algérie étaient des films militants / partisans auxquels compte tenu de l’atmosphère ambiante (décolonisation et mouvements de libération, lutte
contre l’impérialisme américain), j’adhérai totalement..
Ma réflexion, mon émotion se nourrissaient du combat pour la juste cause des peuples opprimés….
40-50 ans après, ce film est toujours partisan…mais , d’autre chose….l’approche des faits en est totalement différente.
La réflexion, l’émotion sont autres.
Déjà, à l’époque, je sortais de l’adolescence, et les acteurs de cette guerre quoique proches, ne « jouaient » pas dans la même cour que moi. C’était des grands…même les jeunes appelés étaient
plus vieux que moi.
Aujourd’hui, et le film le rend très bien : la jeunesse des appelés m’a sauté aux yeux. Ce sont des gamins, totalement inconscients de ce qui leur arrive et de ce qui les attend…
A l’époque, tout était plus simple ...simplement manichéen.
Les camps étaient bien tranchés : les Bons et les Méchants, les Salauds et les Victimes, le Noir et le Blanc.
Aujourd’hui, et le film le rend très bien, l’on se demande, à juste titre, si la fin justifie les moyens…quelle que soit la fin….et les moyens….
A la lumière des témoignages de tous bords, de l’évolution de l’Algérie et du monde décolonisé en général, l’épine des Harkis (eh ! Oui, il y a du « Indigène » aussi, dans ce film!), le
terrorisme omniprésent…la réalité était bien plus complexe que cela.
L’on s’aperçoit surtout, et là est l’originalité du film (le 3ème niveau), qu’au-delà des grandes causes, des grandes idéologies, croyances, mouvements de masses….le plus important c’est ce
mécanisme au plus profond de soi qui déclenchera, ou pas, la barbarie en nous.
Chaque individu est soumis à des influences, dès sa naissance (même avant, dans le ventre de sa mère), familiales, culturelles, sociales, politiques, économiques, affectives….
Les réponses que nous apportons sont souvent proportionnelles ou graduées selon la force de tous ces stimuli…
Il n’en demeure pas moins, qu’il nous incombe individuellement la responsabilité de franchir ou non ce pas indicible où nous devenons des salauds et/ou des bourreaux.
En ce temps de « fusion collective » autour des ballons ovales ou ronds, d’enthousiasmes médiatiques mais aussi de replis identitaires, d’égoismes divers, n’oublions pas que le plus difficile à
combattre c’est cet ennemi intime.
Bof ! de quoi elle nous parle…. ?!! C’est le libre arbitre, non ?!
Pas seulement.
Le libre arbitre est raisonné, rationnel, conscient….(même s'il est le résultat de "forces" plus inconscientes...)
Là, il s’agit d’une part inconnue, non prévisible, enfouie au plus profond de moi-même qui fait que dans des circonstances données JE, au mieux, détournerai la tête, fermerai les yeux sur la
réalité; au pire, torturerai, violenterai, tuerai sans scrupules…
Ou au contraire JE me mettrai en danger pour défendre des valeurs universelles au risque d'y perdre ma vie.
Ce film démêle toutes les raisons qui conduisent le jeune lieutenant (comme tous les autres protagonistes du film) à basculer du camp des héros à celui des salauds….
Mais ce moment-là, de bascule, insaisissable, non prévisible appartient à chacun… et n’est ce pas cela le plus effrayant, tout compte fait !
* Très bon jeu de Benoit Magimel et Albert Dupontel.